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National Centre for Geophysical Research - Activities - Active Tectonics


Mouvements Tectoniques Récents et sismicité du Liban.
Paul Tapponnier (Institut de Physique du Globe de Paris).

Les travaux débutés au printemps 1998 par notre groupe à l’Institut de Physique du Globe de Paris (Geoffrey King, Isabelle Manighetti, Eric Jacques, Mathieu Daëron et moi-même) en collaboration avec le Centre National de Recherches Géophysiques (Alexandre Sursock, Rachid Jomaa, Rima Nasser) ont pour objectif de caractériser le fonctionnement actuel des failles sismogéniques du Liban, de les relier aux grands tremblements de terre historiques, de déterminer leurs vitesses de glissement moyennes, leur nature et le style des déformations qui leur sont associées, ainsi que leur segmentation et le temps de retour des séismes caractéristiques, ou en tout cas de magnitude maximale, sur ces segments.

Je décris ici les principaux résultats, interprétations et hypothèses auxquels ces travaux ont abouti dans la première année de travail de reconnaissance. Ces résultats sont fondés sur une application systématique et fine de l’outil géomorphologique à la fois sur le terrain et à partir de l’interprétation combinée de différentes images et documents topographiques (images satellitaires LANDSAT Thematic Mapper ; SPOT panchromatique stéréoscopique ; photographies aériennes au 1/25000è ; cartes topographiques au 1/20000è ; etc…). C’est la première fois qu’une telle approche est entreprise au Liban à ce niveau de détail.Morphologiquement, il ne fait aucun doute que la faille de Yammouneh soit la plus active du Liban. Sa trace, très claire, est partout marquée, de Machghara jusqu’à Machta Hammoud par des escarpements cumulés ou des décalages sénestres, soit de rivières, soit de ruisseaux, soit de cônes alluviaux. Sur le flanc du Jabal Sannine, un grand nombre de décalages compris entre 50 et 100 m, à plus de 2000 m d’altitude, post-datent la fin du maximum glaciaire de la période Würm. Leur âge est peut-être inférieur à 14000 ans. La faille traverse le bassin de Yammouneh, un pull-apart court-circuité par la trace actuelle au Pléistocène supérieur. La séquence stratigraphique du bassin est finement laminée, sans doute annuellement, en raison de l’ennoiement lacustre du bassin (avant son drainage artificiel tout récent) à chaque fonte des neiges. Elle comporte des lits de marnes lacustres riches en coquilles de mollusques aquatiques intercalés entre des horizons argileux où nous avons trouvé des fragments de charbon de bois fossiles. Cette série est donc potentiellement un excellent outil de datation à la fois sur le plan paléosismologique et paléoclimatique et constitue une cible privilégiée pour des tranchées que nous comptons entreprendre dans les mois qui viennent. D’autres bassins, comme Jbab el Homr, sont traversés par la faille, qui coupe là des apex et des parties distales de cônes alluviaux. Un escarpement d’origine sismique discontinu et érodé est visible du Nord du Sannine jusqu’au Ouadi Chadra. Nous attribuons la plus grosse partie de cet escarpement au grand séisme de l’an 1202 A.D. Sur le bord sud-est du monoclinal de Zahlé, en bordure Ouest de la plaine de la Békaa, nous avons découvert un escarpement inverse cumulé d’environ 10 m de haut qui traverse de part en part le cône alluvial de la rivière de Niha. Tout ce mouvement semble être postglaciaire. Au Sud de Baalbeck, nous avons découvert en mai 1998 un escarpement coséismique très frais jusqu’ici inconnu des géologues ayant parcouru la région, qui marque la terminaison Nord de la faille de Serghaya à sa sortie du bassin en pull-apart du Zabadani. Cet escarpement, haut de 1 à 3 mètres, ne peut être attribué qu’au séisme du 25 novembre 1759 en raison de sa taille et de sa fraîcheur.

Dans la région côtière libanaise, nous avons identifié un grand chevauchement actif qui coupe les épandages alluviaux quaternaires du Nahr Abou Ali entre les plis du Jabal Tourbol et de Chekka – Enfeh, qui voûtent la série Miocène, et que nous interprétons comme des anticlinaux de rampe en croissance. L’escarpement cumulé de ce chevauchement traverse de part en part la ville de Tripoli dont il surélève la partie haute d’environ 60 mètres par rapport à la ville basse.

Ce chevauchement continue vers l’Est jusqu’à la faille de Yammouneh, passant par Halba et au Nord de Qoubayate où il est responsable du plissement des basaltes vieux de 5 millions d’années environ.

Vers le Sud-Ouest, il continue sans doute en mer au large de Batroun et, dessinant un « arc » au large de Beyrouth, rejoint la côte Sud libanaise, un peu au Nord de Saida. Il se prolongerait ensuite par des échelons aveugles sous la flexure qui marque le contact entre la montagne libanaise et le plateau côtier. Ultimement, il rejoindrait en profondeur la faille de Roum dont la trace de surface, longue au plus d’une trentaine de kms, s’arrête à l’anticlinal de Jezzine. Nous interprétons donc cette faille comme une rampe latérale du chevauchement Saida – Tripoli.

Ce chevauchement est responsable de la surrection actuelle du Mont Liban dans son ensemble, des plates-formes d’abrasion marines, nombreuses et particulièrement élevées entre Saida et Tripoli, et de la raideur exceptionnelle du talus sous-marin qui, entre ces deux localités, porte le relief total du Mont Liban par rapport au plancher du bassin méditerranéen oriental à près de 4800 m. Nous pensons que le séisme du 6 juillet 551 qui fut accompagné d’un raz-de-marée et rasa Beyrouth et Tripoli, est dû au jeu de ce chevauchement. D’autres événements sismiques historiques de l’offshore lui sont sans doute liés.

Sur le plan tectonique, la faille de Yammouneh et le chevauchement Tripoli – Saida sont les deux failles les plus actives et potentiellement les plus dangereuses du Liban. Il s’agit là d’un cas classique de partition des glissements horizontaux et verticaux sur un coude transpressif de grand décrochement continental.

D’autres failles, en gros E – W, transverses au Mont Liban, sont également actives. Nous avons reconnu des indices de mouvements récents sur quatre d ‘entre elles. Du Sud au Nord : la faille de Tyr, la faille du Sannine, la faille des sources d’Adonis, la faille de Batroun. Toutes sont principalement dextres avec des mouvements verticaux associés. Elles sont compatibles avec des rotations anti-horaires de blocs dans le régime sénestre régional. Il est possible qu’elles décalent et segmentent le front du chevauchement sous-marin, tout comme elles décalent la flexure du Liban, cette dernière marquant l’expression en surface d’une rampe chevauchante aveugle profonde. Ces failles transverses, cependant, dont la longueur ne dépasse guère 30 kms, tout comme la faille de Roum, ne sont pas susceptibles d’engendrer les très grands séismes (M·7.3) qui ont dévasté le Liban à plusieurs reprises historiquement.

En conclusion, ce sont ces très grands événements, quoique rares et de récurrence probablement millénaire, qu’il convient de prendre en compte pour la mitigation du risque sismique au Liban. Un seul événement de ce type pourrait anéantir tous les centres vitaux du pays simultanément. Sur le plan scientifique, il est urgent d’approfondir les recherches et de tester ces premiers résultats et les premières hypothèses qui en découlent par tous moyens d’investigation moderne, y compris par des tranchées paléosismiques et par des reconnaissances géophysiques en mer avec des bateaux océanographiques.

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