Cérémonie de remise du titre de Docteur Honoris Causa,

Université de Haute Alsace – Mulhouse

Vendredi 23 Mars 2007

 

Monsieur le Président de l’Université de Haute Alsace,
Monsieur le Recteur de l'Académie de Strasbourg,
Distingués collègues récipiendaires d’un doctorat honoris causa,
Mesdames et Messieurs les membres de la direction de l’Université,
Chers amis,

Sans détour, je veux d’abord vous dire à quel point je suis ému de recevoir un doctorat honoris causa de l'Université de Haute Alsace. Cet événement constitue un grand jour dans ma vie personnelle et professionnelle. C’est pourquoi j’ai tenu à le partager avec mon épouse Wafa et les collègues du CNRS, qui se sont joints à nous aujourd'hui.

L'Université de Haute Alsace me fait un grand honneur en m'octroyant son doctorat hororis causa. Aussi bien je désire exprimer mes remerciements à M. Guy Schultz, Président de l'Université, aux collègues avec lesquels j'ai eu le privilège de coopérer et à M. Jacques Schultz qui a si aimablement présenté mon parcours scientifique.

Au cours des dix dernières années de coopération entre le CNRS libanais et l'UHA, nous avons pu mettre en place de grands projets, notamment le Colloque international des sciences des matériaux lancé en 1996. Nous préparons actuellement la 6ème édition de cette conférence devenue un succès international grâce à nos efforts concertés et à l'apport inestimable de l'équipe scientifique que l'UHA nous a régulièrement déléguée. Nos projets se sont également étendus à l'envoi de doctorants et à la mise en place de projets de recherche en commun.

 

Mesdames, Messieurs,

Bien des peuples, bien des nations n'ont pas assumé les tourments de l'agression, de la guerre civile, du doute identitaire. Je ne me prévaudrai pas de ce que le Liban a encore subi récemment. Au contraire, pour ce qui concerne la recherche scientifique au moins, je souhaite vous faire part du sursaut de cette petite nation devant tant d'adversité.

Alors qu'au début des années 70, la recherche scientifique libanaise promettait de devenir une recherche d'excellence, elle se trouva laminée par la suite d’épisodes guerriers et d'instabilité politico-économique que le Liban connaissait alors. La jeune recherche scientifique libanaise entra alors dans une phase de somnolence, ce qui provoqua le départ d'un grand nombre de chercheurs formés par le CNRS, qui firent carrière à l'étranger, parfois auprès des universités européennes, privant le Liban de deux générations de scientifiques.

Sur cette toile de fond d’événements politiques, il n'a pas été aisé de maintenir à la recherche scientifique libanaise objectivité et probité, deux qualités indispensables à établir une notoriété. A mon poste de Secrétaire général du CNRS, le défi majeur a été de maintenir l'équité des opportunités quelque soit l’appartenance du chercheur à une confession religieuse ou à un parti politique.

Le CNRS a malgré tout continué d'honorer son mandat national. Vers le milieu des années 90, un nouveau départ est pris, alors que nous souffrions encore de notre long isolement et que la recherche scientifique restait, comme toujours et partout, peu prioritaire dans les programmes gouvernementaux de réhabilitation des institutions.

Restait qu'un nouvel environnement sociétal s'était mis en place dans le pays avec des besoins plus sophistiqués et plus étendus. C'est alors qu'une offre inespérée était faite aux chercheurs et tout de suite elle a trouvé un vaste écho. Je veux parler du programme CEDRE lancé après la première visite de M. le Président Jacques Chirac au Liban. Il a été institutionnalisé au niveau ministériel des deux pays et nous avons fêté ses dix ans l'année dernière en présence sans doute de quelques uns d'entre vous.

Aussitôt, les projets de collaboration entre chercheurs libanais et français ont fait florès en dépit du faible soutien financier offert. Mais avoir été distingué par le Comité CEDRE et le CNRS libanais, avoir reçu ce label de qualité, garantissait au projet scientifique une visibilité qui lui ouvrait un accès à des ressources diverses, importantes, y compris budgétaires.

On n'a pas assez parlé de ce partenariat qui a désenclavé la recherche libanaise de son contexte local où elle vivotait en se ringardisant! D'autres partenariats ont été passés et pérennisés ainsi par des conventions avec le CNRS, l'INSERM, l'IFREMER, et les universités françaises, faisant du Liban un terrain d'investigation d'intérêt scientifique mondial. Ces conventions ont été parfois signées très cérémonieusement au Palais gouvernemental du Grand Sérail à Beyrouth.

Je veux évoquer ici la "success story" de notre Centre de recherches géophysiques et de l'Institut de Physique du Globe de Paris dont le partenariat a su lever des ressources considérables, hors de proportion avec les moyens du Liban.

Tout au long de mon parcours professionnel soit au CIHEAM, au CNRS, à l’IRAL ou à la Faculté d’agronomie, j’avais conscience que je pouvais compter sur des partenaires privilégiés, à savoir la France et sa communauté scientifique. L’appui permanent de la France, sa détermination à soutenir le Liban, sa présence même aux moments les plus difficiles de notre histoire récente, nous a fortement réconfortés dans nos entreprises et encouragés à aller de l'avant sans trop nous attarder sur les pertes et dégâts subis.

Nul pays n'est capable d'aboutir à des réalisations significatives s'il compte uniquement sur l'assistance étrangère. Seul un partenariat réfléchi basé sur la complémentarité des ressources installe les synergies de façon productive.

Nous autres chercheurs réalisons que les ressources financières indispensables à renforcer la recherche scientifique ne seront pas disponibles de sitôt. Mais nous savons que l'appétit est là, que le besoin pour le développement est confirmé, que les acteurs sont conscients de ce que la recherche scientifique libanaise n'est pas un luxe dont on peut se passer, qu’elle ne peut être une simple duplication de travaux aboutis ailleurs, et que le chemin à parcourir auprès des politiciens est long. Je me suis efforcé au CNRS à circonvenir les difficultés et j'ai la fierté de faire état que le Gouvernement commence à nous entendre avec l'adoption en 2006 d'une politique nationale scientifique et d'innovation technologique.

          J’ai à cœur aujourd’hui en dépit de ces moments difficiles, je dirais même critiques, que le Liban traverse, de valoriser le métier de chercheur, d'établir de nouveaux centres d'excellence, d'encourager la création de postes scientifiques, et de nous associer activement aux écoles doctorales actuellement en gestation au sein de l'Université Libanaise et de l'Université Saint Joseph.

 

Mesdames, Messieurs,

A chaque fois que je reçois des amis chercheurs français, européens ou d'ailleurs, je suis frappé par leur affection manifeste pour ce pays qui est, dit-on, "compliqué".

Nos mentalités communautaires, nos montagnes escarpées, la joyeuse anarchie, rien n'y fait! Peut-être devrais-je laisser l'explication et le mot de la fin à votre géographe et anarchiste Elisée Reclus qui écrivait vers 1900 à propos de cette rive de la Méditerranée qu'on nommait encore la Phénicie: " C'est bien là le rivage heureux où fut divinisée la Volupté ".

Je vous remercie.